« 17 octobre 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16364, f. 217-218], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1287, page consultée le 06 mai 2026.
17 octobre [1846], samedi soir, 5 h.
Je ne suis pas grognon, mon amour, je suis triste. Triste de la nouvelle de ce matin,
mais surtout triste de voir avec quelle supériorité tu
mensa. C’est toujours une chose
dangereuse que de mêler la tromperie à l’amour, même dans un but apparent de bonté.
J’aurais mieux aimé savoir le retour de ta famille le jour même avec le correctif
de
tes repas et d’une partie de tes nuits pris chez moi que de savoir aujourd’hui que
tu
mensb avec un aplomb digne des plus
grands maîtres en fait de fourberies. Je suis triste, mon amour, de ces deux
choses-là, et le moyen que je le sois moins c’est de continuer à venir tous les matins
et à t’en aller le plus tard possible dans la nuit. Et puis, mon adoré, il ne faut
plus du tout mentir, je t’en prie, je t’en prie. Je viens d’écrire à Dabat et à Jourdain. À ce dernier pour m’entendre avec lui sur l’arrangement des
chaises et pour prendre jour pour la pose des tapis car le mois du frotteur1 finissant
demain, je ne veux pas en recommencer un autre pour huit ou dix jours. Je crois que
j’ai raison, qu’en dites-vous, mon cher petit censeur, non
[sense ?] ?
J’enverrai tantôt savoir combien coûtera ma boucle
émaillée à raccommoderc afin de
pouvoir me débarrasser de l’autre sans écorcher votre
susceptibilité. Je vais en outre copier les trois intercalations dans l’espoir que
cela vous amorcera et que vous m’en donnerez bien vite d’autresd2. Après je ferai ma chemise, à moins que vous
ne vous y opposiez. Je ne vous fais pas d’image3 parce que je ne suis pas contente de vous. D’ailleurs
je ne veux plus vous en faire d’ici à ce que vous m’ayez apporté ma boîte à volets.
Voilà mon ultimatum, tirez-vous de là comme vous pourrez.
Je voudrais être plus
vieille de dix jours et d’un mois même, pour avoir vos chers petits museaux à
contempler et à barbouiller. Vous avez été si extraordinairement désagréable hier
avec
ce marchand que j’ai une peur de tous les diables que ce ne soit moi qui emporte la
folle enchère. Que le diable vous rapatafiole4 avec vos
lubies, surtout lorsqu’elles arrivent à l’occasion des choses auxquellese je tiens le plus après vous.
J’aurais bien dû vous donner des giffes devant
le susdit marchand afin de lui faire voir que je n’entrais pour rien dans la mouzonnerie plus que désobligeante que vous étaliez
avec tant de mauvaise grâce. Une autre fois je vous flanquerai une pile5 à mort. En attendant, baisez-moi
et revenez bien vite.
Juliette
1 Celui qui frotte les parquets, les planchers.
2 Juliette copie des poèmes qui prendront place dans les futures Contemplations.
3 Juliette Drouet fait-elle allusion aux petits dessins représentant ses humeurs dont elle agrémente parfois ses lettres ?
4 « Que le diable vous rapatafiole » (patois) : locution dont on se sert lorsque, ayant à se plaindre de quelqu’un, on veut cependant ne rien lui dire de blessant.
5 Flanquer une pile (argot) : battre, envoyer une volée de coups, administrer une correction. Vient à l’origine de la « pile », une grosse pierre servant à broyer et écraser quelque chose.
a « ments ».
b « ments ».
c « racommoder ».
d « d’autre ».
e « auquelles ».
« 17 octobre 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16364, f. 219-220], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1287, page consultée le 06 mai 2026.
17 octobre 1846, samedi soir, 5 h. ½
Je suis pauvre, d’esprit, mais honnête, de cœur, c’est pour cela que je vous écris
ce
second gribouillis avec une conscience dont vous vous passeriez très bien si vous
n’étiez pas trop menteur pour l’avouer naïvement. Mais il faut que vous soyez puni
par
où vous péchez tous les jours. C’est pourquoi je ne vous ferai pas grâce d’une page,
d’une ligne, d’un mot, d’un cuir, d’un pâté, enfin de rien, de rien, ça vous apprendra
à faire celui qui tient à lire les élucubrations plus ou moins grotesques de la pauvre
Juju.
Jour Toto, jour mon petit o. Je ne suis pas geaie et je sais bien
pourquoi. Si vous veniez m’annoncer que nous partons ce soir pour un voyage de deux
mois, je ne serais plus triste et je saurais bien aussi pourquoi, mais il y a peu de chance pour que ce revirement arrive, aussi je
persiste dans mon noir de plus en plus. Je vous aime trop mon amour. Ceci est de plus
en plus vrai et pour peu que cela ne s’arrête pas vous me trouverez pendue un de ces
quatre matins derrière ma porte.
Jour Toto, où êtes-vous ? Pensez-vous à moi
seulement ? Hélas ! c’est peu probable. Moi je vous aime mon petit homme, je vous
admire mon grand poète, je vous adore mon ravissant petit Toto. Je voudrais bien qu’il
ne pleuve plus pour vous laisser la facilité de venir tout de suite auprès de moi
si
par hasard vous en aviez la bonne intention. Il me semble que je n’entends plus les
gouttières. Je voudrais bien entendre votre cher petit pas ; dépêchez-vous donc, mon
amour, pour que je ne sois plus triste comme un vieux bonnet de nuit. Souris-moi.
Que
je vous voie montrer vos dents à des faumes vieux
scélérat, vous verrez ce qui vous arrivera. Baisez-moi en attendant et revenez bien
vite auprès de votre pauvre Juju.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.
- 28 marsCrise nerveuse de Claire.
- 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
- 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
- 21 juinMort de Claire Pradier.
- 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
- Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
- 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
- 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
- 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.
